« La précarité, au cœur des tensions sociales ». Entretien avec Louis Maurin

Publié le 27 août 2026

Jeunes, peu diplômés, ouvriers et employés grossissent les rangs d’une population précaire, dont on se préoccupe peu. La précarisation de l’emploi a pourtant des conséquences néfastes, pour les personnes concernées et pour la société. Entretien avec Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités, extrait de La vie en bleu CFTC.

Qu’appelle-t-on exactement la précarité professionnelle ?

La précarité professionnelle, c’est l’instabilité de l’emploi. Elle est essentiellement liée au statut juridique de l’emploi salarié : CDD, contrat d’intérim et contrat d’apprentissage, même s’il y a un débat sur le troisième.

Mais il existe aussi une précarité liée à l’environnement du travail, beaucoup plus difficile à mesurer. Par exemple, la taille de l’entreprise est un facteur de précarité. Une petite entreprise est, en moyenne, beaucoup plus soumise aux aléas que les grosses, qui peuvent par exemple se diversifier : quand une activité baisse, une autre la compense. Cette relative stabilité ne va pas les empêcher de licencier mais, même en cas de plan social, les salariés des grandes entreprises vont pouvoir bénéficier d’un accompagnement plus important : formation, reclassement, etc. Autre facteur de précarité : le secteur d’activité, plus ou moins concurrentiel, plus ou moins soumis aux variations économiques. Mais tout cela est à relativiser : il existe des petites entreprises qui bénéficient d’une certaine stabilité. Et à l’inverse, le salarié en CDI d’une grosse entreprise, s’il travaille dans un secteur extrêmement concurrentiel ou en mauvaise santé, sait qu’il peut être licencié du jour au lendemain.

Qui sont les salariés précaires ?

En cumulant CDD, intérim et alternance, on arrive à 16 % de la main-d’œuvre selon l’Insee en 2024. Mais ce chiffre moyen ne rend pas compte de certains facteurs déterminants, à commencer par l’âge : 56 % des salariés de moins de 25 ans sont précaires ! Deuxième variable : le niveau de qualification. Les taux de précarité sont beaucoup plus élevés chez les non-diplômés.

En termes sociologiques, c’est bien entendu dans les catégories populaires (ouvriers et employés) qu’on retrouve le plus de précaires. En revanche, le genre n’est pas très déterminant. Si ce n’est qu’on a plus de femmes en CDD et plus d’hommes en intérim. En effet, historiquement, l’industrie, qui emploie plus d’hommes, recourt davantage à l’intérim. Et dans les services, où les femmes sont plus nombreuses, on utilise plutôt le CDD.

Les métiers les plus concernés par la précarité sont les surveillants des établissements scolaires (73 % de précaires), les aides médico-psychologiques (55 %), les manutentionnaires (43 %), les ouvriers non qualifiés du bâtiment (42 %) et les animateurs socioculturels (40 %). La part de salariés précaires dans ces métiers est considérable. Cependant, la précarité professionnelle existe aussi parmi les travailleurs non salariés.

Qui sont ces précaires non salariés ?

Il s’agit des travailleurs indépendants, pigistes, commerçants, professions libérales, artisans, agriculteurs, chefs d’entreprise, etc. C’est un univers extrêmement varié où il y a de très grandes inégalités. On peut y trouver la plus grande stabilité, par exemple des chirurgiens libéraux qui ont des revenus considérables, et la plus grande précarité, avec notamment des artisans travaillant sur des chantiers qui peuvent se retrouver sans rien du jour au lendemain. Mais il n’existe pas de mesures de leur degré de précarité.

Et puis, les non-salariés, ce sont aussi ceux qui travaillent dans les services publics. Il y a d’un côté les fonctionnaires pour qui la précarité n’existe pas. Et de l’autre, tous les contractuels qui exercent de manière très précaire, avec souvent des contrats renouvelés d’année en année. On a 23 % de contractuels dans l’ensemble de la fonction publique. Plus particulièrement, 26 % dans la fonction publique territoriale et 21 % dans la fonction publique hospitalière [1]. Cela représente des millions de personnes, c’est gigantesque ! En fait, la fonction publique déroge au droit du travail, et elle fait ce que les entreprises ne peuvent pas faire : reproduire à l’infini des contrats précaires. C’est pour le moins étonnant, mais cela a toujours existé.

Est-ce que le travail via les plateformes numériques fait augmenter la précarité ?

Les nouveaux emplois des plateformes représentent une faible partie du marché du travail. La précarité y est beaucoup plus structurelle et profonde. Elle est liée à l’économie capitaliste, où les entreprises recherchent le rendement maximum et la flexibilité maximale de la main-d’œuvre. Quand le chômage est important, les entreprises bénéficient d’une espèce de réserve de travailleurs sans emploi. Donc elles recourent facilement aux contrats précaires. Quand le chômage diminue, les salariés précaires vont chercher à trouver un emploi plus stable. Les entreprises ont alors intérêt à garder leurs salariés en proposant plus de CDI. Mais dès que le chômage remonte, elles privilégient de nouveau le CDD. Par exemple, il y a deux ans, quand le chômage était bas, les entreprises étaient d’accord pour réduire l’usage des contrats précaires, avec le système de « bonus-malus [2] ». Et elles plaident pour sa dérégulation maintenant que le chômage remonte.

Quels sont les effets de la précarité professionnelle ?

On le mesure mal, mais les effets de la précarité sur les travailleurs sont massifs et au cœur des tensions sociales du monde contemporain. La lutte contre les risques fait partie intégrante du progrès social. Or, le risque de perdre son emploi, en s’accroissant, organise des tensions très importantes pour les moins qualifiés, les catégories populaires et les jeunes. Quand vous ne savez pas où vous allez, la vie devient extrêmement complexe. Comment est-ce que vous trouvez un appartement si vous êtes en CDD ? On s’inquiète de la baisse de la natalité, mais comment fonder une famille si vous n’accédez pas à un emploi durable et bien rémunéré ?

L’écart se creuse entre les populations qui ont un plan de vie bien déterminé et d’autres qui vivent au jour le jour. Cette situation est très largement sous-estimée. Or, elle a des conséquences politiques majeures. Quand vous êtes précaire et que vous avez l’impression de ne rien avoir à attendre de la société, le lien avec le politique se distend. Le sentiment d’être laissé pour compte, on le retrouve à mon avis dans l’abstention et la montée de l’extrême droite.

Propos recueillis par Laurent Barberon.
Extrait de La Vie en bleu CFTC n° 21, juin 2026.

Photo / © Cyril Chigot pour l’Observatoire des inégalités

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