Surenchère douanière : face à la crise, comment protéger les salariés de la filière cognac?
Produit uniquement en France et appellation d’origine contrôlée, le cognac générait à lui seul un chiffre d’affaires à l’export de 3,35 milliards d’euros dans le monde en 2023. La filière traverse cependant une crise sans précédent, du fait de la surenchère douanière conjointement menée par les Etats-Unis et la Chine, qui touche aujourd’hui lourdement les vins et les spiritueux. Explications avec Olivier Paquet, responsable de la section syndicale CFTC au sein de la maison de cognac Rémy Martin et Stéphane Tallon, ex salarié de Bouchages Delage, une entreprise spécialisée dans la production de bouchons pour spiritueux.

Messieurs, en préambule, la Cour suprême américaine a jugé illégale ce 20 février une grande partie des surtaxes douanières imposées par les États-Unis. Dans la foulée, Donald Trump a répliqué en disant vouloir imposer un nouveau droit de douane mondial de 10 %. Comment la filière du cognac interprète-t-elle ces changements ?
Olivier Paquet : Dans l’absolu, la mise en œuvre d’une taxe mondiale de 10 % serait un moindre mal pour nous, étant donné que nos produits sont actuellement taxés à 15 % aux États-Unis. Maintenant, le secteur du cognac a tellement pris l’habitude des revirements douaniers de Donald Trump que nous préférons accueillir avec prudence ces annonces (NDLR : le président américain a d’ailleurs déclaré samedi 21 février finalement faire passer de 10 à 15 % sa nouvelle surtaxe mondiale)… À l’heure actuelle, nous en savons trop peu pour savoir si tout cela va, en bout de course, impacter positivement ou non les entreprises de notre secteur.
En attendant d’en savoir plus, pouvez-vous nous décrire l’état des récentes évolutions du marché du cognac ?
Olivier Paquet : Actuellement, le secteur est frappé par une double surenchère douanière qui touche à la fois les Etats-Unis et la Chine. Comme je l’expliquais auparavant, les USA taxent de 15% nos exportations, quand Pékin nous impose une politique de prix minimaux. Or, ces deux pays représentent 80% du marché mondial du cognac. Tout cela est évidemment anxiogène pour les salariés et les entreprises du secteur, qui n’ont que peu de visibilité et de prise sur les évolutions de ces politiques douanières.
Stéphane Tallon : Ces hausses de droits de douane – notamment américaines – ne datent pas d’hier, même si elles sont fluctuantes depuis plusieurs années. Chez Bouchages Delage, nous avions déjà observé une baisse du carnet de commandes en 2023, qui s’est confirmée les années suivantes. Nous avons en parti amorti cette baisse en nous diversifiant, en investissant d’autres marchés. En 2025, notre chiffre d’affaires était ainsi encore équivalent à celui de 2020. En résumé, je dirais que la situation est difficile et inquiétante, mais pas catastrophique non plus.
Comment vos entreprises respectives se sont-elles adaptées à la conjoncture ?
Olivier Paquet : Sur l’exercice 2025, Rémy Martin a mis en place trois semaines d’activité partielles. Elles sont déclenchées assez vite, suite à un certain nombre d’échanges entre les syndicats et la direction. Ça a forcément engendré une perte de salaire, que nous avons cependant pu lisser : ces 3 semaines ont en effet été réparties sur avril, mai et juin. Depuis, nous n’avons plus eu d’activité partielle.
Stéphane Tallon : Bouchages Delage a aussi mis en œuvre de l’activité partielle à partir de novembre 2023 en plus de notre accord d’annualisation du temps de travail. Cependant, ça se limitait à 2,3 jours par mois, et pas forcément tous les mois. Néanmoins, en 2025, le marché mondial du cognac a perdu 25 % de chiffre d’affaires en un an, donc les choses ne se sont pas arrangées. Certains acquis sociaux ont donc été conséquemment fragilisés : les chèques restaurant seront supprimés à partir du 1er avril 2026, les cadres ne pourront plus toucher certaines primes d’objectifs et je crois que l’entreprise cherche aussi à plafonner l’intéressement.
Compte tenu de cette situation, l’Etat a-t-il davantage accompagné les entreprises du secteur ?
Olivier Paquet : Les entreprises ont bénéficié de mesures classiques, comme l’aide pour la mise en œuvre de l’activité partielle. En compensation de l’indemnité versée au salarié pour chaque heure chômée, ce dispositif permet à l’employeur de percevoir une allocation versée par l’Etat et l’Unedic. Néanmoins, aucune mesure étatique n’a été spécifiquement déployée à destination des industriels de la filière, comme Rémy Martin.
De son coté, quelles solutions a pu déployer la CFTC pour protéger au mieux les salariés dans ces temps difficiles ?
Stéphane Tallon : A Bouchages Delage, la CFTC – seul syndicat présent – a pu accompagner la direction dans des mesures d’adaptation des plannings, de modulation du temps de travail. Jusqu’ici, ça été plutôt efficace pour préserver les emplois. Ça reste la priorité, dans ce contexte de crise.
Olivier Paquet : A Rémy Martin, nous avions négocié le déploiement de l’activité partielle jusqu’en juin 2025 afin de sécuriser l’emploi et de s’assurer qu’aucun PSE ne soit déployé. Maintenant, les salariés s’inquiètent tout de même vis-à-vis de l’activité partielle en devenir. Tout le monde souhaite éviter ce cas de figure, y compris la direction. A cet égard, la CFTC négocie la mise à place de solutions alternatives avec l’employeur, qui sont actuellement en discussion.
Quelles pourraient être ces solutions alternatives ?
Olivier Paquet : On est par exemple en train de réfléchir à des accords sur le temps de travail, via des avenants au contrat. Dans l’idée, on identifierait des semaines de période basses et hautes pendant l’année. A une certaine période de l’année, on pourrait ainsi travailler un peu plus quotidiennement. En contrepartie, on travaillerait un peu moins à d’autres moments, où l’activité de l’industrie du cognac serait moins intense. Evidemment, ces modulations du temps de travail ne pourraient être mise en œuvre que sur un nombre maximum de semaines dans l’année.
Le dialogue social fonctionne donc plutôt bien ici ?
Olivier Paquet : Clairement. Nous percevons, chez la direction de Rémy Martin, une vraie volonté de préserver l’emploi et les salaires. Ce qui n’est pas forcément le cas dans d’autres maisons de cognac, où des licenciements ont été décidés. Chez nous, les salariés se posent –légitimement – des questions quant aux évolutions du marché, mais le climat n’est pas anxiogène avec la direction, loin de là.
Vous aviez évoqué au début de cet entretien l’hyper dépendance du marché du cognac aux territoires étasuniens et chinois. Est-ce qu’on peut parler ici d’erreur stratégique majeure des entreprises du secteur ?
Stéphane Tallon : A mon sens, oui. Les entreprises leader du secteur n’ont notamment pas assez cherché à investir d’autres marchés.
Olivier Paquet : Depuis 10 ans, le secteur du cognac connaissait une croissance à 2 chiffres tous les ans. Quand vous êtes sur des marchés porteurs, vous pouvez avoir tendance à vous reposer un peu sur vos lauriers. Donc, sans cibler un acteur spécifique, je dirais que c’est un reproche qu’on peut faire à la filière en général, oui.
La filière cognac française cherche-elle désormais à réduire cette dépendance sino-américaine ?
Stéphane Tallon : Ça me semble effectivement nécessaire, ne serait-ce que pour amortir la crise. Le cognac a de nouveaux débouchés potentiels dans des pays où le niveau de vie augmente – l’Afrique du Sud par exemple. Encore faut-il ne pas laisser passer le train et se développer correctement sur ces segments.
Olivier Paquet : Des réflexions sont actuellement en cours pour investir davantage de nouveaux marchés, innover sur les produits etc…Néanmoins, ça demande toujours un peu de temps. Par exemple, entrer sur le marché indien, c’est assez délicat, ça demande un certain niveau de préparation et d’évaluation : il faut trouve des partenariats solides, composer avec des droits de douane élevés etc…
Comment envisager les évolutions du marché du cognac dans les années à venir ?
Stéphane Tallon : Difficile à dire. On a toujours traversé des crises dans le secteur du cognac mais celle-ci est plus intense et plus longue.
Olivier Paquet : Au sein de l’entreprise Rémy Martin, la gestion de l’employeur nous semble cohérente et plutôt transparente, donc nous n’avons pas trop d’inquiétudes. D’un point de vu plus macro-économique, c’est autre chose : le secteur a déjà eu des périodes compliquées par le passé, mais, ce qui est inédit ici, c’est que les 2 marchés porteurs, les deux réacteurs, dysfonctionnent en même temps. Je pense cependant que la situation n‘est pas fossilisée pour autant : la récente décision de la Cour Suprême américaine en atteste. Si Trump perd les élections de mi-mandat, certaines cartes seront aussi redistribuées politiquement aux Etats-Unis. Peut-être qu’on pourra alors envisager une éclaircie pour la filière cognac.
Tous propos recueillis par AC
